Electric Mud c’est d’abord l’histoire d’une famille. Une famille d’immigrés polonais, Leonard et Phil Chess, deux frères, fondateurs de Chess Records, l’un des plus grands labels de blues de notre époque et situé à Chicago. C’est aussi l’histoire de Marshall Chess, le fils de Leonard. Lui qui depuis tout petit passait son temps à traîner dans l’entreprise de papa, a grandi dans cette culture et a vu tout autour de lui vieillir, se bonifier tous ces artistes de légende que sont aujourd’hui Chuck Berry, Willie Dixon, Koko Taylor, Howlin’ Wolf et Muddy Waters pour ne citer qu’eux. Plus tard, Marshall grandira à son tour et tout comme papa produira de la musique. Celle qu’il a appris à aimer lorsqu’il était encore un enfant des quartiers populaires où ensemble, juifs et noirs produisaient de la musique. Ce blues électrique d’après-guerre, celui que l’on écoute encore aujourd’hui.

Cette histoire, je l’ai découverte grâce à un film, Godfathers and Sons de Marc Levin, issu d’une collection produite par Martin Scorsese : Martin Scorsese presents the Blues. On connaît l’attachement du réalisateur pour cette culture, lui qui a filmé les Stones, réalisé un docu sur Bob Dylan et utilisé maintes et maintes fois les standards de Bo Diddley et consorts dans ses productions. Godfathers and Sons raconte l’histoire d’un passage, d’une transmission. C’est d’abord celle de Leonard à son fils, qui reprendra l’activité de son père dans les années 60. Ensuite, le récit conte le passage de la musique blues, depuis ses origines puisées dans le sud des Etats-Unis jusqu’à aujourd’hui. Cette influence que l’on retrouve dorénavant dans le hip-hop et jusque chez nous en Europe, dans le rock et la musique jouée par Cream, The Animals et les Rolling Stones.

Cet album donc, Electric Mud, apparaît comme un tournant au milieu de toute cette agitation. Marshall Chess contacte Muddy Waters, qui ne trouve plus vraiment son public depuis un moment (les noirs écoutent alors James Brown et les blancs qui se mettent au blues se sont tournés vers Paul Butterfield et son blues band) et lui propose un projet : Electric Mud. L’époque est au psychédélisme et Chess Jr. veut tenter l’expérience avec son meilleur élément afin de redonner une seconde jeunesse à la maison de son père. Muddy accepte, et résultat, en 1968 quand sort l’objet du crime, le disque est considéré comme “le pire album blues de tous les temps”. Aujourd’hui c’est un classique, le coup de maître d’un businessman qui influencera jusqu’à Chuck D de Public Enemy comme on peut le voir dans le film de Marc Levin.


Pete Cosey (guitare), Morris Jennings (batterie), Gene Barge (saxophone), Louis Sttarfield (basse)… Tous ces musiciens ont formé le Electric Mudcats et accompagné la voix de Muddy Waters sur cet album. Un album de reprises (8 au total, tirées du répertoire personnel de Muddy ainsi que celui des Stones) que n’auraient pas renié les fans d’Hendrix et de Led Zeppelin. Electric Mud veut toucher un nouveau public et pour ça il compte sur le soutien des jeunes hippies. Le débat fait toujours rage de nos jours entre les puristes qui renient complètement l’œuvre et ceux qui la trouvent révolutionnaire ! Electric Mud reste pour le moins un album extrêmement intéressant dans l’histoire du blues et de la musique en général : à chacun ensuite d’apprécier ou non ses qualités, en 2010, là n’est plus le sujet. I Just To Make Love To You, Hoochie Coochie Man, Mannish Boy, toutes ces chansons après avoir fait un détour du côté de l’Electric Mudcats, ont le mérite d’avoir emmené le blues là où jamais personne n’avait osé avant eux. Il ne s’agit pas de prise de risque, si ce n’est commercial, ni même de courage. Ce disque raconte juste ces artistes qui vivent avec leur temps et ainsi leur volonté de faire avancer les choses, de se libérer. Ce disque est bien ce qu’il prétend être : un “trip” libérateur comme le rock psychédélique l’était lui aussi.

Si le Velvet Underground n’avait pas fait la même chose en son temps, n’aurait-on jamais vu naître Kurt Cobain et les Red Hot Chili Peppers ? Les James Blood Ulmer et autres Jeff Beck peuvent remercier aujourd’hui Electric Mud pour les mêmes raisons.

Site Officiel de Muddy Waters
A Propos de Pete Cosey (en anglais)
A Propos de Gene Barge (en anglais)
Ecouter Electric Mud sur Deezer