Fin 2011, rendez-vous est pris dans un hôtel parisien, au nom très romantique, avec trois membres de The Dukes, à savoir François “Shanka” Maigret, Greg Jacks et Gaspard Murphy. Pour la petite anecdote, il y a des jours où on est plus boulet que d’autres et où on a des débuts laborieux.

Bonjour, pouvez-vous revenir sur la naissance de The Dukes ?

Greg : En janvier 2010, je revenais des États-Unis, je sortais d’une longue tournée avec Superbus et j’ai envoyé un petit e-mail intitulé Hard-Rock à François. Parce que j’avais envie de rejouer avec lui. Parce que c’est un super musicien et un super mec. Et je me disais : “C’est dommage que l’on ne conjugue pas nos talents ensemble pour se faire plaisir”. Donc un petit mail et je lui ai mis ces quelques lignes en lui disant : “Voilà est-ce-que tu as envie que l’on refasse un peu de Hard-Rock ensemble ?”. François m’a très gentiment répondu : “Écoute j’ai quelques petites choses qui pourraient t’intéresser”. On a fait le tour de sa bécane et des morceaux qui moisissaient dedans et qui n’étaient pas exploités comme il se devait. On a débroussaillé tout ça. On a décidé de partir l’enregistrer en Suède parce que François avait des contacts là-bas. Gaspi (Gaspard Murphy) a sauté dans un avion, il a débarqué de New York et on est tous parti par moins vingt degrés dans le grand nord de la Suède pour enregistrer cet album.
Shanka : Au passage, je tiens à dire quand même qu’à ce moment-là, c’était complétement, totalement auto-financé. Je veux dire, j’ai appelé tout mon entourage : “T’as pas dix euros ?”. C’est parti comme ça. Parce que l’on peut se demander : “Oui, il est gentil, ça se ne fait pas comme ça”. Voilà, j’ai fait les fonds de mes caisses, on a tous fait nos fonds de caisse. Moi, j’ai emprunté des sous à mes parents, pas beaucoup mais un petit peu par-ci, un petit peu par-là : “Tiens, tu ne peux pas me faire une avance sur salaire ?”. Après on est partis comme ça, têtes brûlées.

Pouvez-vous présenter Victory, votre premier album ?

Greg : Le but du jeu, ce n’était pas d’essayer d’aller vendre nos morceaux ou notre album à qui que ce soit et d’en faire un album qui marche. C’était juste de se faire plaisir avec le projet qu’on a toujours rêvé de faire en étant gosse, ou en tout cas un des projets que l’on a tous rêvé de faire en étant gosse, mais qu’on ne pouvait vraiment faire parce qu’on était dans un carcan où l’on nous disait “Mais non vous ne pouvez pas faire ça comme ça, vous ne pouvez pas faire ça comme ci, vous êtes fous, vous êtes fous, vous êtes fous”… Et là, on s’est dit “Bon, bien écoute plutôt que de les écouter parler tous, on y va, on se fait plaisir et puis on se fait plaisir et puis on se fait plaisir et le reste on s’en fout”. Au fur et à mesure du processus, on s’est rendus compte qu’effectivement…
Shanka : … Tu fais un enfant, tu ne vas pas le laisser dans le caniveau non plus.
Greg : Non, tu as des gens qui le font et qui les mettent dans les frigos ou dans les poubelles et tout. Nous, on n’est pas comme ça et, au final, on l’a fait écouter chacun un tout petit peu dans notre entourage et la réaction était assez unanime en disant : “Putain, c’est vachement bien, votre truc !” et là, tu fais : ” Ah ouais, vous trouvez vraiment ? Ok, d’accord”. Et puis, après s’en est suivi de long mois de galère…
Skanka : … De négo, de rebondissements, de coup dans le dos, de bonnes surprises…
Greg : Ouais, c’était vraiment n’importe quoi.
Shanka : C’était télénovela.
Greg : Ouais, c’était une télénovela, d’où le nom de Victory de l’album. Ça peut paraitre très prétentieux comme ça, au premier abord on se dit : “Putain, les mecs, ils pensent qu’ils roulent le monde, ils se prennent pour qui ?”. Mais pas du tout parce que notre chemin a tellement été semé d’embûches, on a tellement dû faire preuve d’abnégation que pour nous c’est vraiment une victoire de l’avoir juste dans les bacs ici et évidement en Europe aussi. Et c’est une grande, grande fierté. Mais déjà ma victoire elle est là, c’est que notre album existe, qu’on n’a pas fait ça pour rien.
Shanka : Ce que j’ai envie de dire, ce n’est pas facile de faire un skeud comme ça aujourd’hui.
Greg : Ah non, c’est mission impossible.
Shanka : Même si ça reste une musique accessible et centrée sur le song writting et sur les chansons, n’empêche que c’est toutes guitares dehors et, aujourd’hui, c’est mission impossible de faire passer un titre comme ça à la radio. C’est complètement contre la tendance.
Greg : On y arrive… Et nous, on vit aux Etats-Unis, avec Gaspard, et même là-bas, ils ne signent plus de groupe de rock à guitares, ils viennent de s’y remettre à peine. Même aux Etats-Unis qui a toujours était un pays où tu as la guitare dehors, même là-bas, c’est très compliqué pour ce genre de musique.

Comment s’est passé la composition et l’enregistrement de cet album ?

Shanka : Cet album, c’est un premier album qui s’est fait un peu par touches successives. Dans la mesure où tout est partie de l’e-mail de Greg : “Ça te dirait de refaire de la musique ensemble ?”, moi je lui ai dit : ” Écoute ça tombe bien, je viens de faire le ménage dans mon ordinateur”. Tout est parti de là, comme base de travail, de plein d’idées que j’avais dans mon ordinateur, qui n’avaient pas servi, qui étaient là et que je trouvais bien. Il y avait une direction qui se dégageait quand même. Donc on a pris ça et après, on les a retravaillés tous ensemble pour se les réapproprier tout simplement et mettre tout ça dans une direction saine et claire. Même si sur cet album, il y a plusieurs pistes qui sont avancées puisque c’est un premier album, donc forcément, le groupe cherche encore son identité aux entournures. Ça s’est déjà précisé puisqu’on a expérimenté tout ça en live et que là on a pu voir beaucoup mieux la réaction des gens à tel ou tel type de morceau : “Ah ouais, ça, ça passe super bien, ça un petit peu moins bien.”. Donc, ça c’est des choses qui sont bien au chaud dans nos cerveaux pour le second qui viendra assez rapidement.
Après on a été plantés une première fois par une maison de disque que je ne citerais pas, au moment où l’album devait sortir donc on s’est retrouvé, le temps de retrouver un deal, avec six mois de retard et, en fait, on avait pour la première tournée, que l’on a fait en Europe, composé quelques titres extra, entre guillemets. Parce que la tannée quand tu fais ta première tournée, c’est de jouer tous les titres de ton premier album sachant qu’aucun album au monde, quasiment, n’a tous les titres qui rendent bien en live. Tu as toujours des titres qui sont plus intimistes ou alors il faut vraiment les gros moyens, plus de changement d’instruments et tout ça pour faire que ça rende bien. Donc, au final, on s’est dit : “Bah, tiens on va faire quelques titres pour le live.”. Et au final, on en a profité pour les enregistrer et encore améliorer un petit peu, rendre encore plus cohérent l’album. Et là, c’est assez rigolo parce que l’on les a produits à distance pour le coup. Moi, j’ai fait mes guitares à Paris. Greg a fait ses batteries à Los Angeles avec Jamie Candiloro. Gaspard a posé ses guitares à New York. Enfin, c’était ambiance an 2000 ! Modernité !

C’est ce qui vous inspire pour écrire / composer ?

Shanka : C’est très variable. Pour ma part, ça peut être déjà d’autres groupes. Moi, ma grande passion c’est de repérer dans les morceaux des groupes l’essence du truc : le principe actif, entre guillemets, pour faire une métaphore “lessivière”‘, du truc qui fait que ce morceau a vraiment un truc très particulier qui fonctionne, c’est quoi vraiment le noyau dur du truc. Ça, ça va être vraiment mon inspiration première, c’est d’autres morceaux, d’autres gens mais dans n’importe quel style. En ce moment je réécoute beaucoup de vieux blues comme Muddy Waters. C’est vachement intéressant pour moi justement de puiser dans le répertoire musical de l’humanité, tout simplement. Après ça peut être aussi, mais plus pour des climats ou pour des textes, des bouquins, des films. Au niveau des textes, je lis beaucoup de livres, c’est ce qui souvent me permet de gamberger et d’avoir les idées des thèmes que j’aborde.
Gaspard : Moi, c’est la philosophie allemande du XIXème siècle… (rire) Je plaisante, je plaisante…
Shanka : Ceci dit, Nietzsche m’a beaucoup influencé à une époque mais j’en suis un peu revenu.

The Dukes sort d’une tournée européenne en première partie de The Subways, c’est important pour vous de tourner et de faire de telle première partie ?

Greg : C’est une grande fierté d’être invité par un groupe anglais sur leur tournée. C’est une grande fierté parce que ce n’est pas un arrangement de manager, de maison de disques ou de tourneur. Je connais bien Josh, leur batteur, et, en fait, il a été un des premiers à écouter l’album fini et il avait trouvé ça drôlement bien. Et on s’était dit : “Ça pourrait être génial, comme ils risquent de sortir leur disque à peu près au même moment, que l’on puisse faire quelques dates ensemble”. Ils ont été super classes, ils ont tenu leur parole et ils nous ont invités sur un bout de leur tournée européenne. Et donc, on s’est retrouvé avec eux à se balader. Mais c’est vrai que c’est déjà, et d’un, génial d’avoir la chance de pouvoir faire des concerts, et de deux, à travers l’Europe, c’est sensationnel, et de trois, d’ouvrir pour un groupe de Rock’n’roll. Parce que là, tu n’es pas sur un plateau français à Clermont, je n’ai rien contre Clermont et contre les autres groupes français, mais là tu joues du Rock’n’roll dans des pays dont c’est plus ou moins la culture avec des gens dont c’est vraiment la culture.
Shanka : Franchement, il faut dire les choses clairement : ce n’est pas le même niveau. Je veux dire, les Subways, on a fait quinze dates avec eux, il n’y a pas une date où la salle n’était pas retournée intégralement à la fin du concert mais pas une ! C’est incroyable d’efficacité, de bonne humeur, ils sourient, ça fait du bien.
Greg : Et puis, il est courageux, à un moment, le mec n’avait quasiment plus de voix. Il y a trois cent chanteurs sur trois cent qui auraient annulé, et lui, il y a été, il s’est sorti les doigts du c… Il y a vraiment été et, moi, j’étais épaté.
Shanka : C’est vraiment un autre niveau. Et moi, j’en suis à un stade où j’ai envie d’apprendre. On n’est pas là à se dire : “Ouais, on a fait une sortie internationale” parce que ça fait style. C’est juste, que moi, il y a un stade où les salles françaises je les ai toutes faites trois fois, je connais tout le monde quasiment… J’ai vraiment juste envie d’aller voir ailleurs, de me remettre en question et de me confronter à d’autres cultures, d’autres gens. Des gens qui ne me connaissent pas, qui ne connaissent pas No One. Et tu repars de zéro et là, vraiment, tu vois où tu en es, tout simplement. C’est super intéressant et enrichissant en fait. Et surtout avec un groupe comme ça car, encore une fois, on dira ce que l’on veut mais les Subways en concert c’est vraiment…
Greg : C’est super efficace.
Shanka : Tu ne peux pas lutter. D’ouvrir pour eux tu te mets la pression. Tu ne fais pas le truc à moitié et ça tombe bien, on ne fait pas le truc à moitié. Mais non, c’est chouette. On a beaucoup appris sur cette tournée, clairement. C’était vraiment cool.

Justement vous comptez retourner en tournée bientôt ?

Shanka : Dès que possible. C’est vrai que l’album vient de sortir, tout le monde attend de voir ce que ça donne, quel est l’accueil.
Greg : Ah mais c’est le but du jeu, si on peut retourner très vite, ça serait génial. Maintenant voilà, on a eu la chance de pouvoir présenter un petit peu qui on était, notre album, dans les pays européens. L’album sort, bon, il va forcément falloir laisser un petit peu de temps parce que voilà en ce moment, c’est les interviews, les radios, les trucs, les machins. Et il faut que les gens aient le temps un petit peu de se l’approprier, de se poser dessus et de créer une espèce de petite demande parce que l’on ne peut pas constamment aller forcer le destin. C’est sûr que là on n’a pas arrêté même si les portes étaient fermées, on les a poussées et on a réussi à les ouvrir. Mais à un moment faut aussi que les pros se disent “C’est bien, on aimerait bien avoir ces petits gars-là, c’est qui leur agent ?”. Et aujourd’hui, c’est super facile sur Facebook, tu trouves tous et tu envoies un message. Et ce qui est compliqué aussi pour nous c’est : soit tu as un hit et tu peux faire ne serait-ce qu’une première tournée comme ça dans les petites salles ; tu vas les blinder, tu fais les festoches et tu reviens plus tard dans les plus grosses salles ou soit comme nous. Nous, on est un peu entre les deux, parce que c’est vrai qu’on a de la radio dans tous les pays où le skeud sort, ça c’est clair, mais on n’a pas encore suffisamment de notoriété pour pouvoir ne serait-ce que remplir un petit club de deux-trois cent personnes, donc on doit souvent jouer sur des plateaux, alors même avec des groupes locaux qui remplissent. Mais si on prend le risque de partir seuls, je crois qu’on se casserait le nez, c’est trop tôt, cela n’a pas assez circulé. Donc on espère vite pouvoir y retourner, maintenant il faut aussi qu’il n’y ait pas que nous qui aimions cet album. C’est con mais c’est un peu ça. (rire)

Un dernier mot pour conclure l’interview ?

Shanka : Bien écoute, on est super contents déjà de faire des interviews pour cet album.
Greg : Ouais, c’est cool, ouais.
Shanka : Parce que voilà, nous trois, toi devant cet enregistreur-là, c’est l’aboutissement de deux ans de joie, de pleurs, de fatigue et de tout ce que l’on veut, ce n’est pas rien pour nous.
Greg : Susciter un intérêt, c’est génial ! Nous, c’est vraiment, j’insiste, alors ça l’est plus aujourd’hui, c’était quand même une blague notre affaire vraiment.
Shanka : Je me méfie avec le coté c’est une blague parce que les gens pourraient croire qu’on vit dans une espèce de monde où … l’argent pousse sur les arbres.
Greg : Alors non, OK je retire, ce n’était pas une blague, c’était vraiment juste un groupe pour jouer de la musique ensemble.
Shanka : C’était,… On va dire que c’était naïf.
Shanka : On avait vraiment tous besoin d’un grand coup en l’air : “Allez, viens, on fait de la musique et puis on va voir ailleurs et puis je ne sais pas…”
Greg : Au final, c’est peut-être d’ailleurs pour ça qu’on arrive à susciter pour un groupe comme nous, un engouement.
Shanka : C’est vachement chouette, et c’est là où c’est la grande nouveauté sur ce projet par rapport à tout ce que j’ai pu faire, c’est que jusqu’à présent systématiquement, en interview, on me parlait de No One. Les gens ne sont pas nécessairement très objectifs, ils vont peut-être avoir un excès de sympathie parce qu’ils aiment bien un autre projet dont tu fais partie. Là, vraiment, c’est vachement encourageant d’avoir des bons retours de gens dans d’autre pays qui ne te connaissent pas du tout, qui ne connaissent pas ton parcours. Parce que tu te dis d’une part, c’est vrai qu’il y a un côté, étant français, je vais caricaturer le truc : “Bin, non, t’es né à Nancy, tu ne peux pas jouer du rock ou alors baisse le grain et chante en français à la limite, ça, ça peut passer. Ce n’est pas un vrai métier, mais ce n’est pas grave.”. Tu vois, on a quand même de gros complexes par rapport à la musique rock en France et je pense qu’on n’a plus lieu d’en avoir. On n’est plus dans les années soixante où on reprenait les tubes américains en version française. En particulier, dans des styles assez pointus, tout ce qui va être…, j’en sais rien, vraiment rock un peu noisy. Enfin, des trucs un peu de spécialiste, on a de très bons groupes dans ce pays, qui d’ailleurs pour pas mal d’entre eux commencent  un petit peu à s’exporter, à tourner gentiment dans le circuit indépendant, underground européen. Et c’est bien. A travers cet album j’espère qu’on montrera aux autres que c’est possible, parce que là pour l’instant, on n’est pas tout seuls mais pas loin car, quand tu es ici, on n’arrête pas de te répéter : “Enlève les guitares, chante en français.” et il y en a beaucoup qui cèdent à ça.
Greg : Je rejoins François, quand je dis ça par rapport aux critiques, à la base on est ce que l’on est. Même si Gaspard et moi, on vit aux Etats-Unis, lui, il est franco-américain, moi je suis marié à une américaine, depuis douze ans, et je me sens complétement franco-américain aussi. A la base, malgré tout, il y a quand même une étiquette française et c’est quand même beau de susciter un engouement où les gars te disent : “On ne sait pas vraiment ce qu’ils sont, on ne sait pas s’ils sont français, on ne sait pas s’ils sont anglais”. Bon, on ne va pas continuer comme ça, on va s’arrêter…

Merci.

L’interview s’est fini par une petite session photo avec le groupe, qui s’est gentiment prêté au jeu.

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