Le mardi 27 juin, nous étions à la Gaîté Lyrique dans le cadre du festival Paris Hip-Hop 2017. Sur scène Marie Sonnette, maîtresse de conférence en sociologie, spécialisée dans l’engagement politique des rappeurs en France, Alice Aterianus-Owanga, anthropologue spécialisée dans le hip-hop et les pratiques musicales urbaines au Gabon, Eloïse Bouton, fondatrice du site Madame Rap, journaliste et militante féministe et Chilla, artiste rap. La conférence proposée s’attaque à plusieurs questions et entend donner un aperçu de la place des femmes dans le rap, de la domination à la transgression. Je vais tenter de vous donner un aperçu de la soirée.

C’est Alice Aterianus-Owanga qui poursuit la réflexion en présentant son travail de recherche. Elle a publié une recherche ethnographique sur le rap au Gabon, pays où elle a vécu 8 ans. Dans sa situation de femme occidentale, au Gabon, travaillant sur un milieu masculin, les attitudes de masculinité virile apparaissent rapidement. Ce qui l’intéressait le plus était ce que les rappeurs pouvaient partager entre eux, leur mode de vie. Dans ce milieu, la “consommation” sexuelle des femmes est valorisée. La chercheuse souligne qu’il est nécessaire pour les artistes de montrer des femmes dans les clips, afin d’écarter le soupçon d’homosexualité, soupçon d’autant plus présent dans une société homophobe. Elle s’est interrogé sur les enjeux qui sous-tendaient la parole homophobe. Elle identifie la question des inégalités économiques, portée par l’idée que les riches amènent les pauvres vers des pratiques sexuelles déviantes. Ces représentations sont liées à la place des élites et renvoient à une pratique symbolique de captation de force. Le passif perdrait ainsi sa force vitale. Les représentations autour de l’homosexualité au Gabon sont également marquées par les transformations sociales et culturelles. Avec la hausse du chômage, les jeunes hommes et femmes se trouvent confrontés à des échanges économico-sexuels avec de vieux riches. Le contexte où l’homme n’a pas les moyens contraste avec le modèle de l’ancienne génération. Les textes comme les clips sont marqués par un imaginaire très américain à l’image du titre de Mister K-PRIME, Bouge La Tête. Dans le morceau il dit “on n’a pas de droits d’auteur donc on vise les filles de riches“. En effet il n’y a pas de droits d’auteur pour les artistes au Gabon. Cela fait entrer en scène un autre stéréotype féminin dans le rap gabonais. À côté de la “go de la maison” (femme au foyer) et de la petite du quartier (la fille des rues) se trouve l’épouse d’un homme riche qui sera moins visible, mais qui par sa position va permettre le financement des albums et des clips. Il existe donc une circulation monétaire en coulisses entre les rappeurs et ces différentes femmes. Le travail de recherche d’Alice Aterianus-Owanga se centrait principalement autour des rappeuses et des groupies.

Sur 86 artistes de rap au Gabon, seulement six sont des femmes, soit 7%. Au moment de la recherche, il n’y a aucune femme productrice, on compte une seule manageuse et aucune femme beatmaker (excepté dans la diaspora). Les contraintes qui excluent les femmes du milieu rap sont portées par trois mécanismes. D’abord il est souligné qu’il existe un système de parrainage masculin. Le parrain exerce un contrôle protecteur, sous-tendu par une représentation patriarcale et une relation de dépendance. Il existe peu de parrainages féminins. Ensuite, l’utilisation de la sexualité dans l’iconographie rap. Les femmes sont souvent décrédibilisées lorsqu’elles mettent en avant leur sexualité. Elles font les gros titres des journaux à scandale et sont soumises aux rumeurs. Si pour un homme il est valorisant d’avoir de nombreuses femmes dans ses clips, l’inverse n’est pas envisageable. Enfin, le recours à la tradition est un facteur important de l’invisibilisation des femmes dans le rap gabonais. La place de la femme n’est pas sur scène, mais plutôt à l’intérieur de la maison. Les femmes rappeuses doivent déjouer ces normes sans pervertir leur identité culturelle pour pouvoir exister. Cela contraste fortement avec le milieu du rap américain, beaucoup plus ouvert. Alice Aterianus-Owanga souligne que la situation est différente dans d’autre pays d’Afrique, notamment en Afrique du Sud. Concernant les groupies, la chercheuse indique que le terme est en lui-même considéré comme péjoratif. Il regroupe les mannequins, les danseuses, les fans mais aussi les filles de la nuit. Ni conjointes, ni rappeuses, elles sont particulièrement stigmatisées. Néanmoins, elles restent omniprésentes dans l’univers des rappeurs. Si elles sont absentes, le résultat n’est plus assez beau et perd de son intérêt dans le milieu. Les groupies sont parfois considérées comme le baromètre de la notoriété chez les rappeurs gabonais, et également comme un outil de compétition. Elle termine en indiquant que ce sont des femmes à qui l’on ne donne pas la parole et renvoie aux Black Studies, et à la question de la culture groupie, notamment étudié dans Pimps Up, Ho’s Down: Hip Hop’s Hold on Young Black Women écrit par T. Denean Sharpley-Whiting.

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