Un vendredi soir, je me retrouve un peu par hasard au Fat Cat dans le quartier de Ménilmontant à Paris, pour assister à ma première Fémini’Jam. Pour les néophytes, une jam session est une séance musicale improvisée à laquelle peuvent se joindre différents musiciens. Ce soir-là sur scène, une guitare, un piano, une basse et deux micros sont à disposition des musiciennes. L’endroit respire la bienveillance et chacune des femmes présentes dans la salle se sent la bienvenue quel que soit son niveau. La soirée débute doucement, quelques filles viennent prendre les instruments et proposent des reprises ou des compos personnelles. L’ambiance s’échauffe petit à petit. Puis, presque, imperceptiblement, quelque chose s’installe, la magie opère. Des morceaux se créent en direct à partir d’une ligne de basse ou d’une mélodie de guitare. Les instrumentistes se multiplient et la scène commence à devenir trop petite. On commence à danser alors que les spectateurs s’emparent de djembés et de percussions. On frappe dans les mains, on chante. Sur scène, elles ont toutes un sourire immense. C’est un peu difficile à décrire. Il faut venir le voir pour comprendre. A la sortie, un peu étourdie de ce que je venais de voir, je prends quelques minutes pour discuter avec les fondatrices Judith et Tiphaine. Nous nous retrouvons quelques semaines plus tard autour d’un verre pour évoquer leur projet.

Qui sont les fondatrices de la Femini’Jam ?
Judith : D’abord c’est Tiphaine et moi qui avons commencé. On a mis le projet en place, en se disant : on se lance, on verra qui nous suit. C’est vrai que quand on commence un projet et qu’il n’y a rien de concret, c’est un peu dur de motiver les gens. Les filles nous ont rejoint après la première Fémini je crois ?
Tiphaine : Il faudrait ressortir les photos mais à la première soirée on avait Lauryn et Aphée je crois.
Judith : Oui parce qu’on les connaissait. On a commencé à la Pointe Lafayette, un petit bar. On a donc commencé Tiphaine et moi, en se disant, on se lance quoi qu’il arrive. On connaissait pas mal de gens dans la musique, et un jour, on parle du projet à un programmateur. Comme il avait besoin de gens, il nous a programmé. On a fait la première Fémini et ça a plu. On a alors créé un groupe Facebook sur lequel on a ajouté toutes les nanas musiciennes qu’on connaissait. On se disait : on verra qui est chaud pour le projet. On a mis un post : rendez-vous dans tel bar si vous voulez faire partie du projet et on était six. Y’avait Lauryn , Tiphaine, Judith, Aphée, Anaïs et Emma. Emma gère la coordination et il y a aussi Lucie qui a fait le graphisme. Sept nanas. On a un peu confronté nos idées et nos expériences dans le monde de la musique. Dans l’ensemble on était toutes d’accord pour dire que c’était plutôt un monde d’hommes, parfois hyper sexiste. Après bien sûr, si tu prends les gens individuellement, on va pas dire qu’ils sont tous machos. Mais c’est vrai que dans l’effet de groupe ça se ressentait vachement. On a créé la Fémini’jam pour inciter les filles à se rencontrer, à être moins isolées dans un monde d’hommes, à jouer ensemble, et se taper des barres.

Et vous à la base vous faites quoi ?
T : Moi à la base je suis maquilleuse, bientôt reconvertie en conseillère funéraire et j’ai commencé à faire de la basse il n’y a pas très longtemps.
J : Moi je suis en Master d’anthropologie, et je fais beaucoup de musique à côté. Là, pour l’instant, je fais de la flûte traversière, je chante, je rappe aussi. C’était dur de rapper pour moi au début. Je me mets un peu à la guitare progressivement mais je suis plus ukulélé et chant. Mais oui, on ne fait pas toutes de la musique.

Dans les participantes au projet il n’y a pas que des musiciennes ?
J : Non il n’y a pas que des musiciennes. Aphélandra, je l’ai rencontrée à Madrid et on allait en jam session en tant que spectatrices. Déjà, on avait constaté que les nanas étaient toutes chanteuses et qu’il n’y avait aucune musicienne. On ne comprenait pas pourquoi, on trouvait ça dommage. Nous on avait envie un peu de se lancer, mais quand t’as pas de modèle féminin c’est dur. Quand tu vois des nanas musiciennes ou des chanteuses, ça donne un dynamisme, ça motive. C’est un peu de la concurrence, mais de la concurrence positive. Ça inspire. On est moins inspirées quand on voit des mecs sur scène. Ce n’est pas pareil.
T : C’est important d’avoir des modèles et on commence à en avoir quelques-unes.
J : Oui par exemple Kelly, Laurane, qui elles ont vraiment adhéré au projet dès le début et sont à fond. Elles sont là, elles font de la batterie, de la guitare, de la basse. Elle connaissent tout et parlent vraiment de musique, de manière très ludique. Ça donne envie à plein de nanas d’en faire. Et le projet ne s’étend pas qu’à la Fémini’jam. Par exemple, hier j’ai rencontré Laurane dans une autre jam et elle était en train d’aider une fille à faire de la basse. Et la fille disait qu’elle n’aurait jamais osé, sans ça.

Vous avez commencé à la Pointe Fafayette, depuis quand êtes vous installées au Fat Cat ?
J : On en a fait six à la Pointe Lafayette je crois. Au début c’était le jeudi, après on est passées au mercredi. C’était un peu freestyle, on ne savait pas trop quand on allait être programmées. Après il y a eu le Fat Cat. En tout, on en est à notre quinzième Fémini. On a dû en faire huit au Fat Cat. Après le projet, il y a beaucoup, beaucoup de gens qui en parlent. Il y a même des gens d’autres jams qui connaissent le projet, et qui viennent pas forcément donc c’est cool. Après dès qu’on voit une fille, on lui en parle.

Qu’est-ce qui vous a motivé à faire un truc pour les filles ?
T : Une soirée qu’on a passé au Hauts Les Cœurs où on discutait ensemble. On essayait de se motiver l’une l’autre à passer sur scène, le micro était un peu effrayant. Et on se disait, putain y’a plein de mecs partout, y’a pas de nanas. Y’a que des gars en train de jouer des instruments, mais moi j’ai pas envie de chanter. Je ferais plus des percus ou autre. Et puis on est parties toutes les deux, en mode : ça te dit de faire une soirée ? Et six mois après c’était lancé. Peut-être moins.

Ça fait combien de temps que ça a commencé ?
T : La première c’était le 16 avril 2017.
J : C’est tout récent, c’est notre petit bébé tout nouveau, tout beau tout chaud.

Ça a pris de l’ampleur très rapidement !
J : Ouais !

Qu’est-ce qu’il faut que les gens aient en tête en arrivant ?
J : Il y a un point qui est récent et que j’ai remarqué, c’est qu’on aimerait faire des soirées non-mixtes. Pour l’instant on ne l’a pas encore mis en place, ça veut dire, pas dans un bar. Car un bar c’est ouvert à tous. Donc on doit, soit trouver des bars alternatifs, soit des squats. Pour vraiment n’être que entre filles. On a remarqué que même si on met en priorité les nanas sur scène, vu qu’il y a pas mal de mecs qui nous soutiennent et qui sont là vraiment pour nous soutenir, ils aiment bien l’idée. Parfois quand individuellement on va parler à des musiciennes, elle vont témoigner d’une gêne, du style : il y avait ce mec là aux percus et j’ai pas osé. Ce qu’il y a de bien avec la Fémini’jam c’est qu’elles viennent me voir, et que moi je vais aller voir le musicien pour lui dire que c’est au tour de la nana de jouer. Je vais régler ça. Mais je ne peux pas non plus aller voir tout le monde. Du coup, on aimerait bien mettre en place des soirées non-mixtes. Faire les deux, que les musiciennes confirmées et même les amateurs, mais qui n’ont pas peur d’aller sur scène, puissent jouer. Et pour les filles qui ont un peu plus de mal avec la scène, vraiment faire des trucs entre nous.

La dernière s’est déroulée mercredi 26 juillet, ça reprend quand ?
T : Ça reprend en septembre, là on est en pause au mois d’août. On va bosser chacune de notre côté pour se mettre un peu en place, se reposer aussi car une par semaine depuis avril… Voilà.
J : Et à la rentrée, c’est tous les jeudi au Fat Cat à 20h30. La musique commence vraiment à 21h30 jusqu’à 2h.

Comment se déroule une Fémini’jam ?
J : Au début, y’a toujours moins de monde donc c’est le moment où Tiphaine et moi on va commencer à jouer pour mettre les gens à l’aise. Après, en général, y’a des musiciennes qui viennent faire soit leurs compos, soit des reprises avec qui veut. Petit-à-petit ça se met en place vers 21h30-22h et ça part plus en improvisation, bœuf musical. On ne fait pas forcément des standards. On aime bien aussi, mais ça part plus dans un délire d’impro jusqu’à 1h du matin voire 1h30. En général, les gens continuent après dans la rue. Ils en ont jamais assez (rires).
T : On a du mal à les faire partir. A la fermeture, on annonce c’est fini, ça ferme, et c’est là qu’ils veulent continuer à jouer.

Vous aviez pris des cours d’impro avant ?
J : Jamais.
T : Impro c’est un grand mot pour moi parce que je suis encore un peu timide, mais c’est la première jam qui m’a permis de découvrir l’univers et qui m’a aidé à me lancer avec le soutien de Judith.
J : Moi j’ai un parcours classique, avec conservatoire et justement j’en avais marre de devoir respecter à la règle les morceaux. C’est pour ça que j’aime bien faire des jams. Pour le côté improvisation, création sur le moment.

Ça vous est déjà arrivé que des morceaux naissent en jam et d’avoir envie d’en faire quelque chose de plus écrit ?
J: Là je suis sur un projet justement. Je suis en train d’écrire pour un concert l’année prochaine. Pour un festival à côté d’Avignon, en même temps que le festival d’Avignon. Le but aussi de la Fémini’jam, c’est de pouvoir écrire autre chose à côté. Pour moi une jam c’est fait pour ça. C’est fait pour improviser sur le moment et après en sortir des créations. Avec les musiciennes de la Fémini’jam, je ne sais pas encore qui, j’ai vais essayer d’organiser un concert avec ce qu’on a pu faire en jam.

Qui vient aux Femini’jam ? Un public commence à se dessiner ?
J : C’est un peu tôt pour le dire car il y a beaucoup de gens qui viennent par curiosité et on ne sait pas s’ils vont suivre jusqu’au bout, sur la durée.
T : Ça change beaucoup. On a des gens qui viennent une fois comme ça, puis trois semaines plus tard ils reviennent et amènent d’autres gens, puis ils repartent.
J : Il y a vraiment tous les styles. A la fois des musiciens et musiciennes que j’ai déjà vu dans des jams de jazz. Certaines sont plutôt des musiciennes qui n’avaient jamais fait de jams.
T : Beaucoup connaissaient pas le principe de la jam session et arrivent en disant : mais c’est génial, je ne connaissais pas du tout !
J : Y’a des musiciennes qui font un peu de tout et qui s’adaptent à tout.

Et dans le public ?
J : C’est un public de jam en général, y’a pas mal de gens qu’on retrouve. Certains viennent dans toutes les jams, et certains sont plus spécifiques à notre jam parce qu’ils aiment bien le concept, qu’ils se sentent plus à l’aise et qu’il y a une bonne ambiance.

On retrouve tous les âges ?
T : Oui on a eu vraiment tous les âges. On eu des personnes à peine majeures jusqu’à la quarantaine bien entamée.
J : On a une nana de 16 ans qui est venue. Ça va de 16 à 50 ans passés.
T : Ça c’est plutôt sympa parce qu’il y a un vrai mélange, c’est pas réservé à une tranche d’âge.

Quels instruments y’a-t-il sur scène et qu’est-ce qui vient se rajouter ?
T : Moi j’ai ma basse personnelle, et plein de gens ont tripoté ma basse. Ils ont beaucoup plus joué avec ma basse que moi. C’est un peu frustrant pour le coup. On a un cajon et Judith a ses instruments.
J : On a un ukulélé, qui se branche en électroacoustique. On a une guitare électrique, qui est un peu pourrie et qui voyage un peu. Parfois on a une caisse claire avec charley, mais pas tout le temps. L’idéal c’est quand il y a des cuivres, quand les gens viennent avec leurs instruments. On a une violoncelliste qui est venue déjà, une saxophoniste, moi je fais de la flûte traversière. Mais c’est vrai que je trouve qu’on a pas assez de cuivres et qu’on a pas assez d’instruments un peu atypiques, ou qu’on voit pas souvent en jam. J’avais parlé à des accordéonistes pour qu’elles viennent, pour apporter de la diversité musicale aussi. Mais oui, c’est bien quand les musiciennes viennent avec leurs instruments, qu’elles nous fassent découvrir ce qu’elles font.

On peut donner des instruments ?
J : Moi je prête ma flûte et les instruments qui sont à disposition sont là pour tout le monde.
T : On va attendre d’être super célèbres mais je pense que ça va arriver, pour l’instant non. Mais les musiciennes et les musiciens laissent parfois à disposition leurs instruments pour les autres jammers. C’est plutôt sympa. On a aussi des frileux qui, une fois leur morceau fini se débranchent et repartent.

Le matos de son (table de mixage…) appartient au bar ?
J : Oui c’est au bar, il y a deux micros, parfois trois et y’a un piano dans le bar.
T : Oui celui-là pour le coup il est à disposition aussi. On ne va pas le ramener à la maison.

J : Il a un point concernant les garçons, les hommes, les personnes mâles. Ils nous posent beaucoup de questions et ne savent pas trop où se mettre parfois. Y’en à qui s’en foutent et qui sont un peu nonchalants. Pour les hommes en général, ils sont les bienvenus mais c’est vraiment un principe d’entraide. On privilégie une nana qui joue moins bien qu’un mec quitte à ce que le mec apprenne à la nana. Y’a pas mal de musiciens qui viennent et qui eux ont rodé les jams. Ils en ont fait plein, depuis qu’ils ont 16 ans. C’était un peu limite une initiation pour eux parce que les mecs s’entraident vachement. Mais l’idée c’est que la transmission se fasse aussi pour les filles. Du coup les mecs sont les bienvenus s’il sont dans une optique d’entraide et de partage. Et qu’ils ne monopolisent pas un instrument.
T : Et ne pas monopoliser l’attention non plus, ne pas faire trop le show. Si une fille vient demander de l’aide, il faut qu’il lui accorde du temps.
J : Pareil pour les musiciennes confirmées. Ça marche vachement les musiciennes confirmées qui aident parce qu’à un moment celles qui se sentent moins bonnes n’osent pas et du coup y’a un partage qui se fait entre confirmées et amateurs. On essayent d’être bienveillantes. Y’a une vraie bienveillance dans cette jam. Après s’il n’y a que des amateurs qui passent ça peut être ennuyeux, mais en général y’a un bon partage qui fait que le niveau reste correct et qu’il peut y avoir une très bonne guitariste accompagnée d’une moins bonne bassiste. Si la très bonne guitariste arrive à animer un peu en montrant à la bassiste ou vice versa en général ça se passe très bien.
: Ça se passe très bien. D’ailleurs la deuxième jam qu’on a fait, Kelly est arrivée et c’est une nana qui joue de la musique, de tous les instruments possibles et qui chante merveilleusement bien. Moi j’avais pris la basse pour montrer l’exemple. Elle a commencé à jouer de la guitare et elle m’a montré les notes que je devais jouer et ça s’est super bien passé. Du coup, on a même pas eu besoin de dire au gens : entraidez-vous, parce que d’elles-mêmes, elles sont venues. C’est un message véhiculé de lui-même. Les gens ont compris que c’était un endroit où tu pouvais te sentir bien tout de suite et où il n’y avait pas d’a priori et pas de niveau requis.

Est-ce que vous vous êtes alliées à d’autres Jam sessions ?
J : Non, on est en concurrence (rires). On a beaucoup, beaucoup d’amis qui organisent des jams, ou qui font des concerts, mais on est pas liées à d’autres jam sessions. On va dans d’autres jams, mais on a envie de rester indépendantes sur notre concept. Justement parce que cette jam est un peu nécessaire dans le monde des jams. Du coup non, on reste indépendantes.

Qu’est-ce qui a motivé la transition vers le Fat Cat ?
J : Anaïs Rosso, une des filles qui étaient venues au premier rendez-vous, le jour où l’on s’est dit “Venez on se parle”, faisait partie de la programmation du Fat Cat. C’est elle qui aidait Magide, le patron du bar, à programmer des trucs. Du coup Magide a adhéré aussi au projet et voilà ça s’est fait. Pour l’instant on est là aussi parce que c’est des amis avant tout. Petit-à-petit on aimerait que ça soit moins dans des bars parce que le bar ça veut dire aussi consommer de l’alcool et c’est vrai que l’ambiance festive est agréable mais voilà, on aimerait développer d’autres choses.

Est-ce que vous avez des envies pour la suite ?
T : On voudrait tout faire, faire plein de trucs !
J : On a des partenariats dont on ne peut pas trop parler car ils sont en train de se mettre en place. Le festival dont j’ai parlé ce serait avec une association féministe de théâtre. Pour l’instant, rien de concret juste des idées. On va être programmées dans un festival dans un an, on a pas mal d’idées qui se mettent en place, plus larges que la jam.

Un dernier truc à dire ?
T : Venez à la jam !
J : Ouais venez à la jam ! Et je trouve qu’on apprend vachement en jam, y’a vraiment une transmission de savoir et c’est cool qu’entre musiciennes on s’entraide.

Graphismes Femini’Jam © Lucie.

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