Damien Saez est une des personnes qui a le plus marqué ma courte existence. C’est assez con à dire, mais oui, il entrerait facilement dans le top10 des gens qui ont le plus influencés ma vie, et il serait le seul de ce top10 à ne justement pas la connaitre, ma vie. Non non, ne partez pas, je ne vais pas vous ressortir le couplet du “Saez a trouvé les mots qu’il faut et m’a ouvert les yeux” ou celui du “Saez m’a sauvé la vie”, je ne suis pas si stupide, ni si fanatique, et laissez-moi plutôt vous racontez l’histoire.

J’ai découvert Saez en 1999. Je serai bien incapable de dire si c’était un hiver ou un été, je me rappelle juste que c’était le soir. J’étais dans ma chambre à écouter NRJ quand ils se sont mis à diffuser Jeune et con. A cette époque, ma culture musicale était encore plus limitée que maintenant. Durant mon enfance, mes parents n’avaient mis au menu de mes oreilles que du disco, de la pop, de la chanson française ou du jazz. Aussi agréable (ou désagréable quelques fois) que cela a pu être, j’avais toujours senti que ce n’était pas mon univers, pas ma place. L’adolescence m’avait permis d’explorer d’autres styles, du rap à l’électro, me laissant tous aussi perplexe. Et puis ce soir là, ça a été la révélation, ce type, ce qu’il fait, sa musique, c’est moi !

Il m’a fallu un peu de temps pour apprendre que ce type en question, qui chantait ce «puisque des hommes crèvent sous des ponts et que ce monde s’en fout» dont j’étais fan, il s’appelait Damien Saez, et j’en ai donc profité pour commencer à explorer les méandres du rock. Découvrant et me délectant des Noir Désir, Oasis, Radiohead & co qui sont devenus mes références aujourd’hui. J’ai bien sûr fini par acheter Jours Étranges, le premier album de Saez, qui ne m’a d’abord pas conquis : trop travaillé, des effets entre chaque titre qui me laissaient perplexes. Une fois l’overdose de Jeune et con consommée, j’ai rapidement oublié Saez.

Ce n’est qu’un an plus tard que je vais me repencher sur le sujet, durant un cours de français d’un ennui mortel. La seule chose qui me tient éveillé, ce sont les beaux yeux d’une fille, celle pour qui j’en pince depuis un moment maintenant et qui est venue s’assoir à côté de moi pour la première fois. Elle s’emmerde au moins autant que moi, et tente donc de me faire la conversation. Moi, timide et impressionné, je galère. Elle finit par parler musique :
– «Qu’est ce que tu écoutes en ce moment ? Moi je suis fan d’Eminem, Moby et Saez.»
– «Oh Saez j’adore aussi !»
– «C’est vrai tu connais ? Putain c’est génial ! C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui connait aussi !»

Mensonge éhonté, il me faut faire un sacré effort pour me rappeler des titres de ses chansons, mais j’aurais vendu mon âme au diable juste pour me créer un point commun avec elle. Le lendemain, j’ai ramené mon baladeur CD, je me suis assis à côté d’elle en cours, et je lui ai proposé d’écouter du Saez plutôt que le cours. Et là, ça a été le coup de foudre. Sauver cette étoile, J’veux m’en aller, Crépuscule, Hallelujah, Soleil 2000, Amandine II, Rock’n’roll star. Je ne sais pas si c’est parce qu’elle chantait par dessus la voix de Saez, mais je me suis mis à aimer cet album comme aucun autre avant. L’ado que j’étais savourait chacun des mots prononcés, j’avais enfin trouvé quelqu’un qui arrivait à exprimer ce que je pensais, et Jours Étranges est ainsi devenu le journal intime que j’aurais rêvé d’écrire.

Un peu plus tard, elle m’a appris que Saez passait en concert dans le coin, le 28 novembre 2000, le jour de mes 16 ans. Elle y allait, elle cherchait quelqu’un pour l’accompagner, il fallait que ce soit moi. Je me suis bien évidement aussitôt proposé, et très contente de ne pas y aller seule, elle m’a même invité à dormir chez elle vu qu’elle habitait plus près de la salle de concert. Les négociations parentales ont été très dures, c’était pas le genre de la maison que me laisser aller à un concert en semaine, mais à force de persuasion et à l’aide de l’argument “c’est mon anniversaire”, ils ont fini par céder. Malheureusement, le concert a été annulé et j’ai fêté mes 16 ans chez moi, sans elle. Et même si j’en tiens toujours Saez pour personnellement responsable, l’histoire retiendra que chez elle, j’ai fini par y aller, et que le petit rituel de l’écoute de musique pendant les cours a duré tout le lycée, faisant de moi le plus heureux des hommes.

Avec le temps, j’ai bien sur tracé ma route sans elle, mais Saez, lui, il est resté. Continuant de composer la BO de mes coups de rage ou mes ruptures, accompagnant le passage de l’adolescence à l’âge adulte, la construction de l’homme. La suite de l’histoire, elle est plus virtuelle, et débute sur un site nommé SaezLive auquel j’ai apporté mon grain de sel. Une communauté, des rencontres, de la magie, des amitiés, des histoires d’amour, des gens qui partent et d’autres qui restent, la vie en fait, mais justement cette vie qui serait sacrément différente si Damien Saez ne l’avait pas indirectement croisé.

Photos © Laure Maud.