Turntablism : De GrandMaster Flash à C2C, l’art du DJing à son apogée !

Année 2001, alors passionné par la culture Hip-Hop, je découvre le film de Doug Pray Scratch. Véritable révélation, je découvrais la face cachée de l’univers du DJing que je pensais jusque-là cantonnée au simple enchaînement de disques. Des premiers breakbeats de DJ Kool Herc aux compositions sophistiquées des désormais célèbres C2C, les virtuoses des platines n’ont jamais cessé de faire vibrer les accrocs de musiques novatrices.

Turntablist, c’est comme ça que se nomment désormais ces musiciens qui ont transformé la platine vinyle qui passe entre leurs mains du statut de simple outil de lecture au rang de véritable instrument. En effet, depuis les débuts de la musique Hip-Hop au milieu des années 70, ces DJ’s n’ont pas cessé de faire évoluer leur art et ils n’ont désormais plus rien à envier aux plus grands guitaristes cités au Rock’n’roll Hall of Fame.

Rétrospective de l’évolution de l’art des platines :

1974, DJ Kool Herc anime les bloc-parties à base de sets funky, isole les boucles les plus rythmiques de disques de Funk et crée ainsi la musique Hip-Hop qui va à jamais transformer la culture populaire du Bronx à New York. C’est à cette période que la musique Hip-Hop (alors composée presque essentiellement de Funk) a gagné le cœur de l’Amérique, grâce à des artistes comme Grand Master Flash, qui popularise le rap avec le groupe The Sugarhill Gang (Rapper’s Delight) ou encore avec le groupe The Furious Five (The message). Le monde entier découvre l’art du scratch avec la musique du Jazzman Herbie Hancock Rockit dans laquelle on retrouve Grand Master DST aux platines.

Les années 80 vont voir émerger l’art du Rap qui va reléguer au second plan la musique et les musiciens. Le DJ qui était jusqu’alors la grande star de la musique Hip-Hop va petit à petit être effacé de la scène au profit des chanteurs. Le DJing est mort ? Certainement pas, l’art des platines bouillonne dans l’ombre et les DJ les plus talentueux rivalisent d’ingéniosité lors des championnats DMC (le Disco Mix Club).
Ainsi, le monde du DJing des années 90 est dominé par les américains, notamment grâce aux Invisibl Skratch Piklz, groupe qui réunit entre autres ceux qui vont être considérés par leurs pairs comme les deux meilleurs DJ de l’histoire, Mix Master Mike et Q.bert.

Le scratch est désormais une technique mondialement connue. Le pass-pass et le beat jungling sont encore d’autres techniques développées par ces DJ qui voulaient transformer les sons à leur guise. Tant et si bien qu’à une période, vers le milieu des années 90, les championnats du monde de DJing ressemblaient davantage à une compétition sportive similaire à des championnats de gymnastique qu’à un évènement artistique et musical. L’étalage de technique avait en quelque sorte détruit la musicalité. Pour prouver qu’on était meilleur DJ que les autres, il fallait inventer des techniques nouvelles, toujours plus complexes à maîtriser, peu importe le résultat sonore.
Les français allaient changer la donne dans les années 2000. En individuel, DJ Netik puis DJ Fly allaient montrer à la face du monde que les américains et les japonais n’avaient pas le monopole du talent. En équipe, Birdy Nam Nam puis C2C allaient truster toutes les premières places, en mettant la technique au service de la musicalité.

Démo de DJ Fly :

Le fabuleux set des C2C aux DMC 2005 :

Les Birdy Nam Nam en plein exercice de style :

http://www.youtube.com/watch?v=SeGaaN6md6s

Si d’autres avant eux avaient fait le pari d’explorer de nouveaux horizons sonores, comme par exemple DJ Craze et ses sets Drum’n’Bass, DJ Shadow et ses compositions Trip-Hop ou bien Kid Koala et ses arrangements jazzy, on retiendra que l’essor du DJing dans les rayons de musique mainstream passe par ces frenchies audacieux, bien aidés par les avancées technologiques qui permettent désormais à chaque DJ de créer ses propres sons sur ordinateur pour ensuite les manipuler sur platine vinyle.
L’art du turntablism a réellement franchi un cap ces dernières années, au point d’être reconnu comme un courant musical à part entière par le grand public, comme le montrent par exemple les sets farouches des Beat Torrent qui revisitent certains titres parmi les plus populaires de la musique contemporaine.

Les Beat Torrent dans leurs œuvres :
http://www.youtube.com/watch?v=DJdEyDMp32Y

Le Scratch Bandits Crew made in 2012 :

Mister Aul en concert :

 

Petit tour d’horizon du paysage musical de la “scratch music” :

Shiggar Fraggar Show

Invisibl Skratch Piklz :  The Shiggar Fraggar Show !  (1998/Hip-Hop Slam Record)

Les Invisibl Skratch Piklz sortent à partir de 1998 une série d’albums, en 5 volumes. Les Shiggar Fraggar Show sont l’essence même du turntablism pur et dur. Enregistrement brut, sans mastering ni post-montage, en une seule prise. De la technique pure et dure, entièrement réalisé à partir des breakbeats estampillés Dirt Style Record. Résultat : un son crade, de la technique sans compromis artistique, on écoute là ce qui s’apparente plus à une performance sportive qu’à une œuvre musicale. Culte pour les puristes du genre, inaudible pour les non initiés.

return of the DJ

 The Return Of The DJ (1995/Bomb Hip Hop Records)

Dès 1995, les meilleurs DJ’s de la planète qui s’affrontaient aux Championnats du monde DMC ont eu le droit à leurs compilations. Bomb Hip Hop Records édite cinq volumes de la série Return of the DJ sur lesquels on retrouve ce qui se fait de mieux en matière de turntablism à l’époque. Un best of de ces cinq volumes sortira également, c’est un excellent point de départ si vous voulez vous faire une idée de ce qu’est le turntablism.

Wave twister anti theft device

Q.Bert :  Wave Twisters  (1998/Galactic Butt Hait Records) &
Mix Master Mike : Anti Theft Device (1998/ Asphodel Records)

Les deux génies du turntablism, Q.Bert, le virtuose du scratch, et Mix Master Mike son mentor sortent chacun leur tour en 1998 un album solo. Deux styles très différents, avec un Q.Bert qui montre l’étendue de son talent pour le scratch et Mike qui manie les breakbeat avec plus de dextérité que n’importe qui d’autre. Deux disques de référence pour les mordus de scratch music.

The ablist

Rob Swift : The Ablist (1998/Asphodel Records)

L’année 1998 est décidément très prolifique pour les DJ’s car c’est également cette année-là que Rob Swift, lui aussi véritable virtuose, sort son deuxième album intitulé The Ablist.
Très proche de la scène rap, Rob Swift n’a jamais voulu isoler l’art des platines et livre un album qui plaira autant aux amateurs de rap américain que de DJing. Il s’agit là de son œuvre solo majeure à laquelle il manque peut-être juste une pointe d’audace supplémentaire.

double H

Double H :  DJ Crew (1999/Double H Productions)

Les premiers français à performer dans le paysage du DJing sont ceux de la horde HH crew. De Cut Killer à Pone, en passant par Crazy B, on retrouvera par la suite plusieurs d’entre eux dans des formations illustres comme Birdy Nam Nam, C2C, Scratch Action Hero ou Scratch Bandit Crew. L’album du Double H, paru en 99, représente le premier album de turntablism français. Baigné dans la scène rap hexagonale, on retrouve plusieurs guests comme le Saian Supa Crew ou le 113 Clan. Mais ne vous y trompez pas, ici c’est bien le scratch et le pass-pass qui sont mis à l’honneur. Les DJ’s montrent leur aisance aux platines. Pas aussi impressionnants que leurs rivaux américains mais diablement efficaces. Cet album amène le scratch à la portée de toutes les oreilles, pourvu qu’on apprécie le Hip-Hop made in France.

Incredible DJ's

 Skratch ComandoIncredible DJ’s (2002/ Bomb Hip Hop Records)

En 2002, c’est le trio espagnol qui surprend son monde avec un album 100% scratch music aussi technique qu’efficace. S’il ne pourra pas séduire les plus réfractaires au genre, les amateurs de turntablism, eux, ne s’y trompent pas. On retrouve l’art brut du scratch et des breakbeats Hip-Hop maniés avec beaucoup d’énergie. Ils pourraient presque nous faire oublier les déjà poussiéreux disques des Invisibl Skratch Piklz. Un disque sans concessions donc, qui prouve que le Hip-Hop est encore plein de ressources en ces temps où le rap le piétine allègrement.

revolution

X-ecutionners : Revolutions  (2004/ Sony Records)

Bien que les têtes d’affiches soient nombreuses au royaume des turntablists, s’il fallait désigner les deux groupes majeurs, on nommerait tout de suite les Insivisibl Skratch Piklz et les X-ecutionners. Ces deux formations ont longtemps rivalisé à armes presque égales tant les DJ’s qui les composent sont talentueux. Et en 2004, les X-ecutionners, portés par le succès de leur leader Rob Swift, nous pondent un album tout simplement… révolutionnaire. Mélange savant de scratch music, de sonorités électroniques, de Rap décomplexé et de Rock sauvage. On y retrouve des guests prestigieux tels que Rob Zombie ou Cypress Hill. Le turntablism se met ici au service de tout ce qui peut représenter la musique Hip-Hop. Le mastering est soigné, cet album a du punch et ravira bien des oreilles, même des non-initiés.

Birdy nam nam

Birdy Nam Nam : Birdy Nam Nam (2005/ UWE-Topplers)

C’est lors des Championnats du monde DMC que les quatre français des Birdy Nam Nam se révèlent à la face du monde lorsqu’ils remportent le titre suprême en 2002. Ils allaient totalement bouleverser le paysage du turntablism. En alliant précision technique et musicalité, ils offrent une bouffée d’oxygène dans un univers qui s’engouffrait dans la routine des exploits techniques. Fini le turntablism à l’ancienne, où la performance primait sur l’harmonie musicale. Ici, on puise dans le Jazz et ses dérivés pour concevoir une musique nouvelle, symbole d’un renouveau salvateur. Loin des errements des prochains opus, le premier album des Birdy Nam Nam marque de son empreinte l’histoire du DJing.

addiction

Mister Aul : Addiction (2007/Ozor Age)

Après un premier album plutôt plaisant paru en 2004, Mister Aul tente d’aller un peu plus loin dans les arrangements électroniques pour mettre son turntablism au goût du jour. Les puristes diront qu’il s’est perdu en chemin, comme les Birdy Nam Nam, d’autres trouveront le mélange beaucoup plus digeste qu’un album 100% Hip-Hop.

Beat Torrent

Beat Torrent :  Live Set 2008 (2008/Kif Records)

Si les quatre DJ’s de C2C ont mis autant de temps à pondre un album, c’est parce que Pfel et Atom ont voulu d’abord se faire un petit plaisir. Beat Torrent, c’est l’éclate totale. Prenez ce qui se fait de mieux parmi les hits musicaux qui font jumper les foules depuis des années et mettez tout ça entre les mains de deux des meilleurs DJ’s français du moment. Ils mixent, remixent, scratchent, et font s’entrechoquer les sons qui mettent le feu à coup sûr. Le live Set 2008 est anthologique. Pas un album, mais un mix suffisamment bien ficelé pour mériter de faire partie de ma sélection dans cet article. Ici, on ne retrouve “que du lourd” comme on dit : Nirvana, Daft Punk, Beastie Boys, Run DMC, Prodigy… Alors, ça vous tente ?

Vinyl Disciple

Dj Swamp : Vinyl Disciple (2011/Décadent)

L’américain DJ Swamp, vieux briscar des championnats DMC (et oui, ils sont presque tous passés par là) qu’il a notamment remporté en 1996, sort en 2011 un album intitulé Vinyl Disciple. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que son style est immédiatement identifiable. De l’Electro-Rock sombre et lourd rythmé par du cutting rageux, le tout articulé par des scratchs très efficaces. Pas aussi rayonnant techniquement qu’un Q.Bert, mais une musique originale et très rythmique. Ceux qui apprécient le son des guitares saturées pourront y trouver une porte d’entrée sur l’univers du turntablism.

Tetra

C2C : Tetr4 (2012/On and On Records)

Véritable phénomène médiatique français en 2012, les C2C rendent le turntablism accessible au grand public hexagonal. Fort de leurs multiples titres de champions du monde, ces quatre DJ’s nous livrent un premier album alternant le très bon et le poussif. Force est de constater que leur musique reste efficace, récréative et toujours bien en place. La vraie déception se situe donc dans les attentes qu’on avait pu placer en eux après leur magistrale prestation au DMC 2005. Oui, ils sont capable de faire beaucoup mieux. Non, cet album n’est pas un échec. C’est pour eux une consécration médiatique et commerciale, et pour nous un bon moment de détente musicale.

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Kentaro : Contrast (2012/Ninja Tune)

Le label Ninja Tune nous a toujours habitués à de la grande qualité. C’est très logiquement qu’ils se sont tournés vers l’un des meilleurs DJ asiatique du moment, Kentaro, lui aussi très performant en championnat du monde, et féru de sonorités Electro-Drumstep. L’album Contrast respire l’air du temps, met le turntablism à la sauce 2012, et s’offre quelques featurings, notamment avec les frenchies de C2C. On s’éloigne ici un peu du turntablism traditionnel à la sauce Hip-Hop et ce n’est pas plus mal.

31 novembre

Scratch Bandits Crew : 31 Novembre (2012/Infrasons)

Le Scratch Bandit Crew nous livre, en cette fin d’année 2012, un album haut en couleurs. L’ensemble fourmille de sonorités venues d’horizons différents, tout en restant totalement cohérent. Une technique sobre mais sans faille, et quelques compositions audacieuses. 31 novembre brille par son originalité et sa fraîcheur. Le turntablism a encore de beaux jours devant lui !

 

Pour explorer plus loin :

Remontez aux origines du turntablism et du Hip-Hop avec le documentaire de Doug Pray Scratch :

 

Et une playlist que j’ai concoctée spécialement pour vous :

[Podcast] Turntablism/Hip-Hop pur et dur.